Il y a bien longtemps, je me trouvais à Lyon en une fin d'après-midi d’été, et devais me rendre à Turin. La journée ayant été particulièrement chaude et fatigante, je décidais d'attendre le départ d’un train qui était à quai, plutôt qu’au buffet de la gare de Perrache, envahi par des voyageurs cherchant vainement à se rafraîchir dans les bruits d’une foule bavarde. La rame avait passé l’après-midi au bout d’une voie ombragée par un auvent, et les vitres des compartiments que des employés avisés avaient baissées la ventilaient, ce qui fit que je m'y trouvais fort bien. Premier à y monter, je pus choisir ma place en prenant mon temps pour les passer librement en revue en tenant compte de l'orientation de celle-ci, de la propreté de celle-là, etc. Désœuvré et assommé de chaleur, je n'avais rien de mieux à faire.
C'était le “Simplon-express”, l’un de ces trains courts d’un certain luxe, mais aux aménagements fatigués et aux tissus râpés. Tous de première classe, des sièges suffisamment spacieux et d’un confort encore appréciable, s’offraient pour y passer à l'aise les quelques heures que durait la traversée des Alpes jusqu’à Turin. Un repas pouvait même être servi, à leur place, aux voyageurs qui le désiraient, chacune étant équipée d’une petite table sur laquelle il était aussi possible de travailler.
Au terme d’une flânerie qui me fit parcourir le peu de voitures qui composaient le convoi, j'optais enfin pour un emplacement à côté d’une fenêtre. Je rangeais mes bagages dans le filet et m'assis, solitaire et en toute quiétude. Animé des meilleures intentions, je tirais un dossier de ma serviette et me mis à travailler. Après avoir parcouru d'un œil distrait quelques pages, l’esprit n’y étant pas, je les abandonnais négligemment sur la table, pour rêvasser en attendant l'heure encore lointaine du départ.
Par association d’idée, je me remémorais l’aventure qui m’était arrivée quelque temps auparavant en gare de Bordeaux, alors que j’y prenais le train pour je ne sais plus quelle destination. Étant arrivé là-aussi en avance, j’avais choisi de la même façon, une place dans des compartiments absolument vides. J’avais installé mon bagage dans le filet, au-dessus de la place que je comptais occuper, non sans m’être assuré qu’elle n’était pas réservée, et m’étais absenté pour aller acheter un journal au kiosque situé non loin de là sur le quai. Quand je revins, quelques minutes plus tard, un seul voyageur était monté dans le wagon, mais il occupait la place que j’avais abandonnée et que je pensais m’être réservée. C’était un petit bonhomme malingre, au teint bilieux et au regard peu amène. Je lui fis remarquer mes bagages au-dessus de lui, en le priant courtoisement de se déplacer. Je pensais que c’était mon droit, mais j’étais tombé sur un chicaneur patenté qui, au lieu de s’exécuter, me répondis qu’en agissant comme je l’avais fait j’avais réservé une place dans le filet à bagages, où je pouvais m’installer si tel état mon désir ; quant à lui, il ne bougerait pas, se trouvant fort bien à l’emplacement qu’il occupait. Il avait manifestement investi la place en connaissance de cause, y ayant vu l’occasion d’une chicane qu’il s’apprêtait à poursuivre et éventuellement envenimer. J’étais tombé sur l’un de ces phénomènes comme il s’en observe parfois chez les chiens ; un de ces roquets dont l’instinct les prévient du caractère bonasse de celui auquel ils n’hésitent pas à s’attaquer, sachant qu’ils ne risquent rien ayant affaire à un adversaire qui préférera l’esquive à la dispute. Ce fut effectivement ce qu’il advint. Je prélevais ma valise et mon vêtement là où je les avais déposés et partis occuper une autre place, sans plus adresser la parole à mon antagoniste qui s’en trouver contrarié mais demeura sur sa faim. Je ressentais encore le plaisir intime que m’avait procuré son air dépité à l’idée d’être ainsi privé de la joute qu’il pensait avoir trouvé l’occasion d’engager et j’en souriais encore à plusieurs mois de distance.
C’est alors que je fus tiré de mes pensées peu charitables par quelqu’un qui montait dans le compartiment, par la porte située derrière moi. Un voyageur en avance lui aussi, qui souhait se remettre de la chaleur de la journée en attendant le départ.
À part moi-même, le wagon était encore entièrement vide et je fus donc surpris de voir s'arrêter à mes côtés un vieux prêtre en soutane, vêtement déjà tombé en désuétude à l'époque. Il portait d'une main une mallette ayant visiblement beaucoup voyagé, alors qu’à son bras libre pendait une grande pèlerine au tissu râpé. Archétype du curé de campagne comme il ne s’en voyait déjà plus, je crus rêver en le voyant planté là, au-dessus de moi, son chapeau noir à large bords sur la tête. C'était bien un vieux curé, en chair et en os, qui me tira définitivement de mon demi-sommeil en laissant choir sa pèlerine sur mes genoux alors qu'il tentait de la mettre dans le filet à bagages apparemment trop haut pour lui. Il s'excusa de sa maladresse et je ne pus faire moins que lui proposer mon aide, bien que comprenant que je répondais ainsi, comme il le souhaitait, à une manœuvre de sa part destinée à établir le contact. N’ayant rien de mieux à faire, je rentrais dans son jeu, le saluais avant qu’il ait fait de même en soulevant sa coiffure, et m’empressais de lui rendre le menu service de placer son modeste bagage et son vêtement là où il souhaitait qu’ils soient.
L’empressement et la faconde qu'il manifesta pour accepter mon aide me confirmèrent dans l’idée que la chute de la pèlerine avait été calculée et qu’il attendait davantage de moi que mon aide, fut-elle assortie de civilités. C’en était fini de la tranquillité sur laquelle je comptais. La raison pour laquelle il avait choisi cette place à mes côtés était visiblement qu’il craignait de s'ennuyer seul dans son coin. Fort bavard, il engageât d’ailleurs sans attendre la conversation, prenant prétexte de me féliciter de mon obligeance, tout en prenant place sur le siège qui me faisait face. Dès cet instant je crois bien qu'il ne cessa pas de parler jusqu’à notre arrivée à Turin, quelques heures plus tard, y compris pendant le repas que nous prîmes face a face. Je n’en regrette rien, car ses propos furent assez édifiants pour que je m’en souvienne et qu’ils alimentent encore certaines de mes réflexions de nombreuses années après.
J’appris ainsi – présentations obligent – qu’il arrivait de Saône-et-Loire où il avait exercé son sacerdoce pendant de nombreuses années, dans une paroisse perdue de la campagne, et rentrait à Rome après avoir rendu visite à ses anciennes ouailles. Il avait choisi de le faire en empruntant le chemin des écoliers et se rendait comme moi à Turin, comptant y passer quelques jours chez l’un de ses vieux amis et confrères. Il comptait regagner ensuite le Vatican qu’il ne quitterait plus jusqu’à sa mort disait-il, raison pour laquelle il effectuait cette tournée, dont son ancienne cure avait été l’étape majeure. Il s’offrait ainsi le plaisir de revoir ce qui avait été sa vie et ceux qui restaient, parmi les êtres et les lieux qui l’avaient jalonnée. Il faisait en quelque sorte sa tournée d’adieu à son passé.
Ce fut à la fois avec modestie et une fierté naïve qu’il me confia avoir fait une carrière ecclésiastique loin d’âtre anodine, puisqu’il professait maintenant le droit canon à l'université de Latran, en même temps qu’il siégeait au Tribunal de la Grande Rote. Je ne lui cachais pas, en réponse, que j'étais pour ma part agnostique, mais il n'en parut pas choqué et sembla au contraire ravi de l’occasion d’en rencontrer un avec qui s’entretenir. Non pas du fait que je ne fus pas croyant bien sûr, mais de rencontrer quelqu'un qui ne partageant pas ses opinions et ne s’en cachant pas, lui offrait d’autant plus opportunément l’occasion d’exprimer au moins une partie de sa culture sur le sujet, donc de parler. Son expérience et sa sagesse ne pouvaient que l’amener à ne pas se faire d’illusions sur les chances de succès de son prosélytisme – qu’il ne força d’ailleurs en aucune manière. Je me comportais de mon côté en auditeur aussi courtois qu’attentif, séduit par une ouverture d'esprit que je supposais guère possible chez un homme de son état et de son âge : il avait plus de quatre-vingts ans. Étant moi-même trentenaire à l’époque, j'en éprouvais que davantage d’intérêt pour ses propos, ce qui lui convenait à merveille.
Ayant d’abord choisi de me parler de religion sans en citer aucune, Il me fit une longue et passionnante dissertation sur le bien et le mal. C’est ainsi que je découvris qu’il y a tellement peu de différence entre l'un et l'autre qu’il n'y a rien d'étonnant à ce que les hommes les confondent si souvent. C'est pourquoi, m’assura-t-il, tous leurs péchés seraient absous.
Puis Dieu et le diable furent à leur tour évoqués. Même puissance, même omniprésence. Et si la victoire du premier sur le second est promise, il sera malaisé de s’y reconnaître, tant le monde est également soumis aux deux. L’homme est en tout cas dans l’impossibilité, de distinguer entre un Dieu tentant sa créature pour l’éprouver dans la liberté qu’Il lui a laissée de se déterminer, et le malin – qui ne peut être qu’une invention du Créateur de toute chose – la poussant à pécher. Mon vieux curé ne cachait pas les questions qu’il se posait lui-même à ce sujet, encore à son âge. Il m’engageait à faire de même et à réfléchir sur le fait que Dieu et le diable non seulement n’existent que l’un par l’autre mais pourraient bien être la même chose. De même du bien et du mal, sauf que – si j’ai bien compris – Dieu, créateur de toutes choses, donc de Satan s’en remet en tous cas à lui pour assumer le pire.
Il aborda ensuite un sujet qui pourrait sembler plus accessible en évoquant le célibat des prêtres, contre lequel il s'élevait, considérant qu'il les place en marge de la société qu'ils ont pour mission de conduire. L'éducation des enfants, avant qu’ils ne soient à leur tour des parents, constituant le fondement de la vie de famille avant que d’être celui de la vie publique, comment, selon lui, des êtres n'ayant aucune vie de famille pouvaient-ils être autre chose que de pâles théoriciens ? Toute chance de tenir compte de réalités quotidiennes aussi diverses que mouvantes ne peuvent que leur échapper et ils y perdent non seulement en efficacité mais en crédibilité.
J'eus encore droit à un chapitre sur la société pontificale et la vie à Rome. Il regrettait le confinement qui en résultait et me dit que les ecclésiastiques qui y travaillaient et décidaient des grands principes régissant la vie de l'église et de ses adeptes en étaient victimes, en dépit des rapports leur parvenant du monde extérieur. Il déplorait aussi que cet univers clos soit le lieu d'exercice d'une politique intérieure des plus actives menée par ceux qui y vivent et s’y complaisent. Chacun me dit-il n'a à la bouche qu'un mot : appoggio –nous dirions le piston en français– et à l'esprit, l’unique souci de leur intérêt personnel et temporel.
Ainsi les hommes sont en tout lieu et quel que soit leur état les mêmes. De plus, leurs habitudes perdurent en toutes circonstances. Celles régnant dans la Rome d'aujourd'hui1, dont j'avais connaissance par un témoin digne de la plus grande foi, semblent bien être les mêmes que celles de la Rome d'hier, telles que je pouvais en avoir la perception à travers la rumeur et mes lectures. Je m'en trouvais conforté dans mon opinion sur la religion et l’église en général, avec d’autant plus de satisfaction qu’elle était le résultat des tâtonnements d’un ignorant ayant perdu la foi – assez vive de son enfance pour m’avoir fait croire un temps en ma vocation sacerdotale. Il en est ainsi des propos que nous échangeons dans les occasions les plus anodines : ils peuvent avoir des conséquences profondes et quelquefois opposées aux intentions de celui qui les tient.
Nous avions dîné sans que je m’en rende trop compte tant mon vieux curé m’avait captivé et nous arrivions maintenant à destination. Bavard impénitent, ce vieux directeur de conscience m'avait tenu en éveil en ne m’offrant que de rares occasions d’ouvrir la bouche depuis notre départ de Lyon et j’avais pu juger des impérieuses raisons pour lesquelles il avait choisi cette place, ainsi que le but de ses agissements lors de sa montée dans le compartiment. Je ne le regrettais pas, sa conversation m’avait passionné et je n'avais pas vu passer les trois heures qui s'étaient écoulées depuis notre départ.
Mon vénérable compagnon de voyage n'avait certainement pas l'intention de me convertir, mais comme je l'ai déjà dit je n’ai oublié, de nombreuses années après, aucun de ses propos, pas davantage d’ailleurs que ses ultimes paroles au moment de nous quitter, sur le quai de la gare de Turin où il était attendu avec attention. Répondant à mon salut respectueux il me dit, avec chaleur et un brin de gratitude :
— Au revoir cher Monsieur, que la bénédiction d’un vieux prêtre vous accompagne et puisse vous protéger. Et soyez remercié d’une conversation que j’ai tellement appréciée, que le voyage s’est accompli sans que je m’en sois aperçu.
Je regrette d’autant moins son ingénuité, que je n’avais quasiment pas ouvert la bouche, tant j’avais été attentif à ses propos. Je crois que cette rencontre fut déterminante pour expliquer la perte définitive d’une foi qui m’avait conduit, dans ma prime adolescence, jusqu’à envisager de me faire prêtre.
1 La rencontre datant des années 1970, il est possible que les choses aient changées depuis
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